Que peut révéler une feuille séchée lorsqu’elle quitte le sous-bois pour entrer dans un musée ? Toute l’œuvre de Marinette Cueco part de cette question simple et vertigineuse. Je vous propose ici de comprendre son parcours, ses matériaux, ses techniques et la place particulière qu’elle occupe dans l’art contemporain français.
Ses œuvres transforment le végétal trouvé en une poésie de la forme et du temps
- Une artiste française majeure, née en Corrèze en 1934 et décédée en 2023.
- Des matériaux modestes comme les feuilles, les herbes, les tiges, les pétales, les pierres et les ardoises.
- Une pratique fondée sur la marche, la collecte attentive, le tissage, l’entrelacement et la composition.
- Des œuvres entre art textile, sculpture, installation et land art, sans appartenir entièrement à une seule catégorie.
- Un enjeu central autour de la fragilité, de la mémoire végétale et du passage du temps.
Qui était cette artiste du végétal
Née à Argentat, en Corrèze, Marinette Cueco grandit dans un rapport très concret à la campagne. Elle commence par pratiquer la tapisserie et le tissage dans les années 1960, avant de déplacer progressivement ces gestes vers les herbes, les feuilles et les éléments récoltés dans la nature.
Son parcours est aussi lié à celui du peintre Henri Cueco, qu’elle épouse à la fin des années 1950. Pourtant, son œuvre possède une identité propre. Elle ne se contente pas d’utiliser la nature comme un décor ou comme une réserve de formes. Elle en fait une matière artistique à part entière, avec ses irrégularités, ses fragilités et ses rythmes.
À partir de la fin des années 1970, la collecte et la transformation des végétaux deviennent le centre de son activité. Le Domaine de Chaumont-sur-Loire décrit une artiste travaillant à partir de matériaux bruts trouvés notamment en Corrèze, dans son atelier ou directement sur le lieu d’exposition.
Ce qui me paraît essentiel dans son parcours, c’est le refus d’opposer l’art savant aux gestes ordinaires. Cueillir, trier, sécher, tresser et conserver sont chez elle des opérations artistiques, mais aussi des gestes proches d’une culture paysanne où l’on observe les matières avant de les employer.
Pourquoi les feuilles occupent une place si importante
La feuille n’est pas seulement intéressante pour sa couleur ou sa silhouette. Elle porte les traces d’un environnement, d’une saison et d’un état de transformation. Une feuille fraîche est souple et lumineuse, tandis qu’une feuille sèche devient plus fragile, plus mate et souvent plus graphique.
L’artiste exploite précisément cette évolution. Elle collecte des feuilles, pétales, herbes, tiges, graines, fleurs, écorces et épluchures, puis les laisse révéler leur texture. Certaines matières sont tressées ou entrelacées, d’autres sont fixées sur papier ou organisées en compositions proches de l’herbier.
Le terme « herbier » doit toutefois être compris avec prudence. Il ne s’agit pas toujours d’un document botanique destiné à identifier scientifiquement une plante. Chez elle, l’herbier devient une œuvre de mémoire, où l’organisation des fragments compte autant que leur origine.
Je trouve particulièrement juste le contraste entre la délicatesse apparente de ces pièces et la précision qu’elles exigent. Une tige cassée, une feuille trop humide ou une mauvaise pression peuvent modifier l’équilibre de l’ensemble. La fragilité n’est donc pas un effet esthétique ajouté après coup. Elle est intégrée au processus.
Des herbiers aux entrelacs une œuvre en plusieurs familles
Le travail de l’artiste s’organise autour de plusieurs séries et gestes récurrents. Les distinguer permet de mieux comprendre la diversité de sa production, qui va de petits formats presque intimes à de grandes installations in situ.
| Ensemble | Matériaux et gestes | Ce que cela produit |
|---|---|---|
| Herbiers | Feuilles, pétales, graines et fragments végétaux disposés avec précision | Des compositions proches du dessin, entre inventaire et poésie |
| Entrelacs | Herbes, joncs et tiges séchées tressés ou noués | Des formes géométriques qui rappellent le textile et l’architecture |
| Hivernages | Végétaux conservés dans leur état de repos ou de dessiccation | Une réflexion sur l’attente, la disparition et la durée |
| Ardoises et pierres | Supports minéraux associés à des éléments végétaux | Un dialogue entre la permanence de la roche et l’instabilité du vivant |
Les entrelacs sont particulièrement révélateurs de sa méthode. Ils prolongent les savoir-faire du tissage, mais abandonnent le fil textile traditionnel au profit de matériaux trouvés. Le résultat peut sembler abstrait, presque constructiviste, alors qu’il dépend entièrement de la forme naturelle des tiges.
Les séries consacrées aux pétales et aux herbes montrent une autre facette de son travail. Dans des ensembles comme Pétales de consolation ou les différents volumes des Herbailles, la plante n’est pas réduite à un symbole floral. Elle devient une présence concrète, avec ses différences de densité, de couleur et de grain.
Une artiste entre art textile sculpture et land art
Classer cette œuvre n’est pas évident, et c’est plutôt une bonne nouvelle. On peut y voir de la sculpture parce que les matériaux occupent l’espace, de l’art textile parce que les gestes reposent sur le tressage et de l’installation parce que certaines pièces sont conçues pour un lieu précis.
Le rapprochement avec le land art est également compréhensible. Ce courant utilise la nature comme matériau et comme espace de création. Toutefois, réduire Cueco à une pionnière du land art serait trop rapide. Une partie importante de son travail se construit dans l’atelier et prend la forme d’objets soigneusement conservés.
La différence tient aussi à son rapport à l’éphémère. Certaines installations sont liées à un site, à une saison ou à la durée d’une exposition. D’autres, réalisées sur papier ou à partir de végétaux secs, peuvent traverser les années. La nature n’est donc pas toujours présentée comme une force qui reprend ses droits. Elle devient aussi une matière que l’artiste tente de retenir sans supprimer son histoire.
La rétrospective L’ordre naturel des choses, présentée au LAAC de Dunkerque entre 2021 et 2022, a permis de réunir plusieurs dimensions de cette pratique : les tresses, les herbiers, les hivernages et les ardoises. Cette organisation thématique montre que son œuvre n’est pas une simple collection de curiosités végétales, mais une recherche cohérente sur la forme et la transformation.
Comment regarder une œuvre de Marinette Cueco
Face à une de ses pièces, le premier réflexe consiste souvent à chercher le nom de la plante. C’est utile, mais insuffisant. Je conseille de regarder d’abord la structure générale de l’œuvre, comme on le ferait devant un dessin abstrait, puis de revenir aux détails botaniques.
Observer la composition avant le matériau
Demandez-vous si la forme est centrée, répétitive, ouverte ou presque architecturale. Les tiges peuvent créer des lignes, les feuilles des masses et les pétales des zones de lumière. Cette lecture permet de comprendre que le végétal n’est jamais disposé au hasard.
Regarder les traces du temps
Une variation de couleur, un bord recroquevillé ou une cassure ne sont pas nécessairement des défauts. Ils témoignent souvent du passage de la plante par plusieurs états. L’œuvre conserve ainsi quelque chose de son histoire matérielle, au lieu de chercher une apparence parfaitement stable.
Lire aussi : Artistes street art français à connaître et à découvrir
Ne pas confondre simplicité et facilité
Le recours à des feuilles ou à des herbes peut donner l’impression d’une pratique accessible à tous. Pourtant, le choix des espèces, le séchage, la conservation et l’assemblage demandent une grande expérience. La sobriété visuelle masque souvent un travail très long.
Cette question est importante pour comprendre la réception de l’artiste. Ses œuvres ne cherchent pas l’effet spectaculaire. Elles obligent plutôt à ralentir, à se rapprocher et à accorder de l’attention à des éléments que l’on ne regarde habituellement qu’au passage.
Ce que cette œuvre apporte à l’art contemporain français
Dans l’art contemporain, les matériaux naturels sont aujourd’hui très présents, notamment dans les démarches liées à l’écologie. Le travail de Cueco ne doit pourtant pas être lu comme une simple anticipation des préoccupations environnementales actuelles. Il ne délivre pas un message écologique simplifié. Il construit une relation patiente avec le vivant.
Son apport tient à cette manière de faire passer la nature du statut de paysage à celui de partenaire de création. La plante impose ses dimensions, ses lignes et ses limites. L’artiste compose avec elle au lieu de la transformer complètement.
Cette approche explique aussi pourquoi ses œuvres restent actuelles. Elles parlent de conservation, de disparition et de sobriété sans dépendre d’un slogan. À mes yeux, leur force vient précisément de cette retenue. Elles nous apprennent à considérer une feuille non comme un déchet ou un simple décor, mais comme une forme dotée d’une durée et d’une mémoire.
Les feuilles de Cueco invitent à ralentir le regard
Marinette Cueco a construit une œuvre singulière à partir de matériaux ordinaires, en associant observation botanique, gestes textiles et pensée sculpturale. Ses herbiers, ses entrelacs et ses installations montrent qu’une création contemporaine peut naître d’une marche, d’une collecte modeste et d’une attention prolongée.
Pour découvrir son travail, je recommande de chercher en priorité les catalogues consacrés aux Herbailles, les documents liés à la rétrospective de Dunkerque et les présentations de ses œuvres dans les collections publiques. Ils permettent de saisir ce que les reproductions montrent mal : la finesse des matières, les écarts d’échelle et la tension entre fragilité et construction.
Son œuvre ne nous demande pas de connaître chaque plante. Elle nous demande surtout de regarder autrement ce qui était déjà là, à portée de main, mais que nous ne prenions plus le temps de voir.