Que voit-on réellement dans les tableaux de Leonora Carrington derrière les chevaux blancs, les créatures hybrides et les scènes qui semblent sorties d’un rêve ? Ses peintures mêlent autobiographie, mythologie celtique, ésotérisme et critique des rôles imposés, sans jamais livrer une interprétation unique. Je présente ici ses œuvres majeures, les motifs qui reviennent le plus souvent, les repères utiles pour les regarder et les lieux où découvrir cette artiste britanno-mexicaine.
Les repères essentiels pour comprendre sa peinture
- Une artiste surréaliste singulière qui refuse d’être réduite au rôle de muse.
- Le cheval blanc fonctionne souvent comme un double symbolique de l’artiste.
- Self-Portrait, Green Tea et And Then We Saw the Daughter of the Minotaur offrent trois portes d’entrée majeures.
- Ses tableaux associent animaux, métamorphoses, figures féminines et références occultes.
- Pour les voir, il faut consulter les collections du Met, du MoMA et de plusieurs musées européens.

Une peinture surréaliste, mais impossible à réduire au surréalisme
Leonora Carrington est née en 1917 dans le Lancashire et meurt en 2011 à Mexico. Son parcours passe par Florence, Paris, le sud de la France, l’Espagne, New York et le Mexique. Cette trajectoire explique en partie la richesse de son univers, nourri par les légendes celtiques, la Renaissance italienne, les contes et les traditions spirituelles.
On l’associe au surréalisme après sa rencontre avec Max Ernst en 1936, mais cette étiquette ne suffit pas. Elle-même s’en méfiait, car ses tableaux ne cherchent pas seulement à reproduire les mécanismes du rêve. Ils construisent plutôt un monde cohérent, peuplé de forces invisibles, où l’humain, l’animal et le sacré communiquent.
Je trouve essentiel de ne pas présenter Carrington comme une simple figure périphérique du mouvement surréaliste. Elle a peint, écrit, conçu des sculptures et des objets, tout en développant une pensée personnelle sur la liberté, la maternité, la folie et la place des femmes. Son œuvre est donc à la fois picturale, littéraire et profondément politique.
Les tableaux à connaître pour entrer dans son univers
Les œuvres d’art de Leonora Carrington les plus connues ne forment pas une série fermée. Elles permettent plutôt de suivre plusieurs moments de sa vie et de voir comment ses symboles évoluent. Je conseille de commencer par trois peintures très différentes, mais liées par la présence d’un monde parallèle.
Self-Portrait, vers 1937-1938
Conservé au Met, ce tableau à l’huile montre l’artiste assise dans une pièce étrange, vêtue de pantalons d’équitation blancs, les cheveux en bataille. Un cheval blanc s’éloigne derrière une fenêtre tandis qu’une hyène semble lui faire face. La scène paraît silencieuse, mais elle est chargée de tension, comme si le personnage s’apprêtait à sortir du cadre.
Le cheval est ici bien plus qu’un animal familier. Il devient un double de Carrington, associé à l’indépendance et à la fuite. La hyène, moins noble et plus inquiétante, introduit une autre part de l’identité, instinctive et difficile à domestiquer. Le tableau est souvent appelé Self-Portrait, mais il ressemble moins à un portrait classique qu’à une scène d’émancipation.
Green Tea, 1942
Cette huile sur toile, conservée au MoMA, est réalisée après les expériences traumatiques vécues par Carrington pendant la Seconde Guerre mondiale. On y voit une figure enfermée dans une sorte de vêtement contraignant, tandis qu’un cheval blanc est attaché à un arbre. Le musée présente cette scène comme une possible méditation sur son internement et son enfermement.
Je préfère parler ici d’une lecture possible plutôt que d’une explication définitive. Carrington transforme une expérience personnelle en image mentale, sans la raconter directement. Le cheval retenu, la figure entravée et l’espace presque irréel donnent au tableau une force émotionnelle qui dépasse la seule biographie.
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And Then We Saw the Daughter of the Minotaur, 1953
Cette peinture marque une période plus mûre, liée à la vie de Carrington au Mexique. Une grande figure féminine lumineuse domine une scène où apparaissent un minotaure, deux enfants et plusieurs présences énigmatiques. Le titre ressemble au début d’un conte, comme si le spectateur arrivait au milieu d’une histoire déjà commencée.
Le tableau peut se lire comme une scène mythologique, mais aussi comme une représentation familiale transfigurée. Les enfants de l’artiste y sont généralement identifiés, tandis que le minotaure peut évoquer la figure du père, du conjoint ou une puissance protectrice. Ce qui m’intéresse surtout est la manière dont Carrington fait de la famille un théâtre de métamorphoses, et non un sujet réaliste.
| Œuvre | Date | Ce qu’elle révèle |
|---|---|---|
| Self-Portrait | Vers 1937-1938 | Le cheval comme double et l’affirmation d’une identité indépendante |
| Green Tea | 1942 | L’enfermement, la mémoire traumatique et la résistance intérieure |
| And Then We Saw the Daughter of the Minotaur | 1953 | La fusion entre récit familial, mythe et puissance féminine |
| Acrobates | 1981 | Un bestiaire onirique où les corps échappent aux règles ordinaires |
Animaux, métamorphoses et symboles sans dictionnaire tout fait
Le bestiaire de Carrington est l’un des aspects les plus reconnaissables de sa peinture. Chevaux, hyènes, oiseaux, créatures cornues et figures mi-humaines mi-animales occupent souvent le centre de la composition. Ces présences ne servent pas simplement à rendre les scènes fantastiques. Elles ouvrent un passage entre le monde naturel, l’inconscient et les récits mythologiques.
Le cheval revient avec une insistance particulière, surtout dans les œuvres liées à l’autoportrait. Il peut évoquer la liberté, la mémoire de l’enfance ou une énergie instinctive. Mais il serait réducteur de lui attribuer toujours le même sens. Dans une toile, il s’échappe. Dans une autre, il est attaché. Le contexte visuel compte davantage qu’une symbolique figée.
Les personnages féminins occupent eux aussi une place centrale. Ils ne sont pas de simples figures décoratives ou des muses passives. Ils apparaissent comme des déesses, des alchimistes, des mères, des sorcières ou des êtres en transformation. Cette ambiguïté donne à la peinture de Carrington une dimension féministe, mais sans slogan direct. Elle imagine surtout des formes de pouvoir qui ne passent pas par les codes traditionnels de l’autorité.
Dans Acrobates, une gouache de 1981 conservée à Lausanne, plusieurs figures semblent flotter dans un espace indéterminé. L’une jongle avec ses pieds, une autre effleure une forme presque immatérielle et une troisième évolue sur le dos d’un animal. Le tableau montre bien la méthode de Carrington : elle transforme le corps en instrument de passage entre plusieurs identités.
Comment regarder une œuvre de Carrington sans la réduire à une énigme
Face à une peinture aussi dense, on peut être tenté de chercher immédiatement la signification de chaque animal ou de chaque objet. C’est souvent une erreur. Carrington emprunte à l’alchimie et aux mythes, mais elle ne fournit pas de code universel permettant de traduire mécaniquement ses tableaux.
- Commencez par la composition. Repérez la figure dominante, la direction des regards, les zones lumineuses et les espaces qui semblent s’ouvrir derrière les personnages.
- Observez les relations. Un cheval libre ne produit pas le même effet qu’un cheval attaché. Une figure féminine peut protéger, menacer ou se transformer selon sa position dans la scène.
- Lisez le titre après avoir regardé l’image. Les titres de Carrington ont souvent une dimension narrative. Ils donnent une piste, mais ne ferment pas l’interprétation.
- Évitez la biographie automatique. Il est pertinent de connaître son internement ou son installation au Mexique, mais toutes ses créatures ne représentent pas directement un épisode de sa vie.
À mes yeux, le meilleur équilibre consiste à tenir ensemble deux approches. On peut reconnaître les références à la mythologie, à la maternité ou à l’expérience de la contrainte, tout en laissant subsister une part d’inconnu. Une bonne lecture n’épuise pas le tableau : elle rend ses questions plus précises.
Où découvrir ses œuvres en France et à l’étranger
Les collections de Carrington sont dispersées, et les œuvres ne sont pas toujours exposées en permanence. Le Met présente notamment Self-Portrait, tandis que le MoMA conserve Green Tea et And Then We Saw the Daughter of the Minotaur. Avant un déplacement, je recommande donc de vérifier la disponibilité de chaque tableau, car une œuvre peut être retirée pour des raisons de conservation ou de rotation des collections.
En France, le Musée du Luxembourg a présenté du 18 février au 19 juillet 2026 une exposition monographique réunissant 126 œuvres. Cette rétrospective a permis de montrer Carrington comme une artiste totale, en associant peintures, sculptures, écrits et références intellectuelles. Pour le public français, c’était un repère important, car ses tableaux sont encore moins régulièrement visibles en France que ceux de Frida Kahlo ou de Remedios Varo.
| Lieu | Intérêt principal |
|---|---|
| The Metropolitan Museum of Art, New York | Voir Self-Portrait et étudier le rôle du cheval dans l’autopor représentation |
| Museum of Modern Art, New York | Comparer une œuvre de 1942 avec une peinture de la période mexicaine |
| Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne | Découvrir Acrobates et la place du mouvement dans son bestiaire |
| Musées et collections mexicains | Comprendre l’importance de Mexico dans la maturité artistique de Carrington |
Ce que les tableaux de Leonora Carrington continuent de déplacer
La force de Carrington vient de son refus des catégories trop étroites. Elle est peintre surréaliste, mais aussi écrivaine, créatrice de mythes personnels et observatrice critique des institutions qui prétendent définir la normalité. Ses œuvres les plus marquantes ne demandent pas seulement « que signifie cette créature ? », mais plutôt qui a le droit de changer de forme et de raconter sa propre histoire.
Pour commencer, je conseille de comparer Self-Portrait, Green Tea et And Then We Saw the Daughter of the Minotaur. En passant de l’évasion à l’enfermement, puis à la reconstruction d’un monde familial et mythologique, on comprend que son imaginaire n’est jamais décoratif. Il devient une manière de penser la liberté, la mémoire et les métamorphoses de l’identité.