Quand une artiste passe de la photographie conceptuelle à la peinture, le changement ne se résume pas à un nouveau support. Chez Lorna Simpson, les silhouettes, les archives et les surfaces brouillées servent à interroger la mémoire, l’identité et la manière dont une image fabrique du sens. Je vous propose ici des repères concrets pour comprendre ses peintures, ses œuvres fondatrices et les lieux où découvrir cette pratique en 2026.
Les repères essentiels pour comprendre sa peinture
- Une pratique hybride qui mêle peinture, photographie, collage, vidéo et sculpture.
- Des images d’archives issues notamment de magazines afro-américains et de fonds documentaires.
- Des figures anonymes qui apparaissent, disparaissent ou se fondent dans des paysages abstraits.
- Une entrée dans la peinture autour de 2014, après plusieurs décennies consacrées à l’image et au texte.
- Une exposition majeure à Venise en 2026, centrée sur plus d’une décennie de pratique picturale.

Pourquoi ses peintures occupent une place particulière dans l’art contemporain
Je trouve réducteur de présenter cette artiste comme une simple photographe devenue peintre. Son travail s’est toujours construit autour de la circulation des images, de leur pouvoir de persuasion et des silences qu’elles imposent au regardeur.
Née à Brooklyn en 1960, elle a étudié la peinture et la photographie. Dès la fin des années 1980, elle s’est fait connaître par des photographies de figures noires anonymes accompagnées de textes courts. Ces compositions mettaient en crise les représentations stéréotypées du corps féminin noir et obligeaient le public à se demander ce qu’il croyait réellement voir.
La peinture prolonge cette réflexion avec davantage de matière et d’ambiguïté. Une silhouette peut sembler parfaitement reconnaissable, puis se dissoudre dans une coulée d’encre, un fond bleu ou une texture presque minérale. Le visage n’est jamais une garantie d’identité, car l’image reste fragmentaire, reconstruite et parfois volontairement instable.
Le rôle du spectateur devient donc essentiel. Je ne cherche pas une histoire unique dans ces œuvres. Je regarde plutôt les décalages entre la source photographique, la transformation picturale et ce que mon propre regard projette sur la scène.
Du texte photographique aux premières grandes peintures
Les œuvres anciennes permettent de comprendre pourquoi la peinture arrive naturellement dans son parcours. Dans Guarded Conditions, réalisée en 1989, des vues anonymes de femmes et la répétition des postures évoquent la surveillance, la contrainte et la difficulté à réduire une personne à son apparence.
Avec Coiffure, en 1991, l’artiste associe photographies et plaques portant des mots. Les cheveux, le corps et le langage deviennent des lieux de classement social. Ce type de travail montre déjà une méthode qui restera présente dans ses peintures, à savoir prélever une image existante, la déplacer et laisser au public le soin de combler les vides.
La bascule vers la peinture s’opère autour de 2014. Elle ne signifie pas l’abandon de la photographie. Les images trouvées continuent à servir de point de départ, mais elles sont désormais sérigraphiées sur des panneaux puis recouvertes d’encre ou d’acrylique.
Cette méthode produit une surface à la fois lisible et résistante. On reconnaît une pose, un vêtement ou un animal, mais la matière picturale empêche l’image de fonctionner comme un document transparent. À mes yeux, c’est précisément cette tension qui donne aux tableaux leur force.
Trois œuvres pour entrer dans son univers pictural
True Value et le renversement du regard
True Value, présenté à la Biennale de Venise en 2015, montre une femme vêtue d’un imprimé léopard tenant un guépard en laisse. L’image vient d’un collage réalisé à partir d’une photographie éditoriale publiée dans le magazine Jet, mais l’artiste inverse les visages de la femme et de l’animal.
Le procédé est simple à décrire, mais ses effets sont considérables. La femme devient étrangère à son propre portrait et l’animal semble posséder une forme d’autorité humaine. Une légère modification suffit à déstabiliser toute la hiérarchie de la scène.
Three Figures et les corps en transformation
Three Figures, datée de 2014, appartient à cette période où la figure humaine apparaît encore avec une grande présence monumentale. L’encre et la sérigraphie sur panneau donnent aux corps une apparence presque sculpturale, tout en laissant les contours s’effacer.
Je conseille de regarder cette œuvre à distance, puis de s’en approcher. De loin, la composition semble organisée autour de figures distinctes. De près, les traces, les superpositions et les zones opaques montrent que le corps est moins représenté qu’en cours de fabrication.
Lire aussi : Que racontent les tableaux de Leonora Carrington ?
Les œuvres de Source Notes
La série Source Notes rassemble des peintures qui utilisent des images issues de magazines anciens, d’archives de presse et de collections documentaires. L’artiste les transforme en collages sérigraphiés, puis ajoute des lavis d’encre ou d’acrylique sur du bois, de la fibre de verre ou du Claybord.
Dans ces œuvres, les personnages peuvent surgir d’un paysage glacé, se cacher derrière une nappe sombre ou perdre leurs cheveux dans des volutes abstraites. Le terme « source notes » rappelle que chaque image possède une origine, mais que cette origine ne suffit pas à expliquer ce que nous voyons. L’archive devient une matière à recomposer, pas une preuve définitive.
Comment lire une peinture sans la réduire à son sujet
La première erreur consiste à chercher immédiatement qui est représenté. Les modèles sont souvent anonymes et les sources sont retravaillées. La question la plus intéressante est plutôt de savoir comment l’image nous guide, puis comment la peinture perturbe cette première impression.
- Commencez par la silhouette. Observez la posture, la taille du corps et la place qu’il occupe dans le cadre.
- Examinez la surface. Repérez les lavis, les zones effacées, les superpositions et les différences entre impression et peinture.
- Interrogez l’anonymat. Demandez-vous ce qui change lorsque le visage est caché, déplacé ou rendu illisible.
- Revenez à l’espace. Le fond n’est pas décoratif. Il peut évoquer la mémoire, la disparition, le paysage ou l’instabilité.
Cette méthode évite une lecture trop littérale. Une femme dans un vêtement ancien n’est pas nécessairement le portrait d’une personne précise. Elle peut représenter une image sociale, une mémoire collective ou une construction visuelle héritée de la presse.
Je me méfie aussi des interprétations trop rapides qui réduisent chaque tableau à une seule question de race ou de genre. Ces thèmes sont bien présents, mais ils passent par la forme, le montage et la perception. La peinture ne délivre pas un slogan. Elle organise une expérience de regard.
Ce qui distingue sa peinture d’un collage illustratif
Le collage se contente souvent d’assembler des éléments reconnaissables. Ici, le passage par la peinture modifie leur statut. Une photographie imprimée devient une trace, tandis que l’encre ajoute une temporalité et une part d’accident que l’image d’origine ne possédait pas.
Les œuvres fonctionnent alors sur plusieurs niveaux. Elles sont d’abord séduisantes par leurs couleurs et leurs formats, puis plus dérangeantes lorsqu’on comprend que les figures sont découpées, déplacées ou incomplètes. La beauté de la surface attire le regard avant de le mettre en doute.
Cette approche explique aussi pourquoi il est difficile de classer l’artiste dans une seule catégorie. Ses tableaux appartiennent à la peinture, mais ils conservent la logique du montage photographique, le rapport au langage de ses débuts et une réflexion proche de l’installation contemporaine.
Le résultat n’est ni une peinture traditionnelle d’après modèle ni une simple image manipulée. C’est une peinture de la mémoire visuelle, où chaque couche rappelle que nos représentations sont sélectionnées, cadrées et souvent incomplètes.
Où voir ses œuvres en 2026 en Europe
Pour découvrir cette pratique dans un ensemble cohérent, le rendez-vous le plus important en Europe est l’exposition Third Person à la Punta della Dogana, à Venise. Présentée du 29 mars au 22 novembre 2026, elle réunit environ cinquante œuvres, dont des peintures, collages, sculptures, installations et un film.
Le parcours est conçu autour de plus d’une décennie de peinture et comprend également des œuvres nouvelles pensées pour les espaces vénitiens. La Collection Pinault indique un tarif plein de 15 euros et un tarif réduit de 10 euros, avec une ouverture habituelle de 11 heures à 19 heures et une nocturne le vendredi jusqu’à 21 heures.
Cette exposition est particulièrement utile pour comprendre les liens entre les périodes. On peut y observer comment les photographies anonymes, les jeux de texte et les collages d’archives réapparaissent dans une peinture plus vaste, plus tactile et parfois plus énigmatique.
Le Metropolitan Museum of Art avait déjà consacré en 2025 une présentation complète à sa pratique picturale sous le titre Source Notes. Pour un public français, l’étape vénitienne offre donc une occasion rare de voir cette évolution dans un contexte européen, avec une sélection renouvelée.
Le meilleur point de départ pour regarder ses peintures
Je recommande de commencer par une œuvre figurative comme True Value, puis de comparer son image d’origine avec la version peinte. Cette approche rend visible le travail de déplacement qui se trouve au cœur de la démarche.
Il faut ensuite prendre le temps de regarder les zones qui résistent à l’identification. Chez cette artiste, le détail le plus important n’est pas toujours le personnage central, mais parfois une disparition, une surface voilée ou un espace laissé volontairement indécidable.
Ses peintures nous rappellent finalement qu’une image ne montre jamais seulement ce qu’elle semble montrer. Elle conserve des traces d’histoire, de pouvoir et de mémoire, mais elle laisse aussi au regardeur la responsabilité de construire, puis de remettre en question, son propre récit.